3 janvier 2012

Avoir le bac grâce à son poids ?

Merci à A-C pour cette info AFP qu'elle m'a poussée à relayer :

Le nutri­tion­niste Pierre Dukan pro­pose dans un livre "Lettre ouverte au futur pré­sident" (Cherche Midi) d'instaurer une option "poids d'équilibre" au bac per­met­tant aux élèves de gagner des points s'ils n'ont pas grossi au cours de leurs deux der­nières années de lycée.
Le méde­cin, père d'un célèbre régime décrié par cer­tains, indique dans son ouvrage avoir émis cette pro­po­si­tion en 2008 lors de la semaine du sur­poids qu'il avait ini­tiée dans les mai­ries parisiennes. Il s'agirait pour les can­di­dats au bac dont le poids d'équilibre était com­pris entre l'Indice de masse cor­po­relle (IMC) 18 à 25, la très grande majo­rité, explique-t-il, de gagner des points option­nels en res­tant à l'intérieur de ces limites de poids d'équilibre. En clair, écrit Pierre Dukan, "sim­ple­ment ne pas gros­sir au cours des deux années" de fin de lycée. 
La véri­fi­ca­tion du poids des élèves se ferait à tra­vers six pesées : deux par année. Et pour ceux qui choi­si­raient cette option, six modules d'une heure pour les for­mer à la nutri­tion opé­ra­tion­nelle, la cui­sine et l'activité phy­sique, seraient four­nis sur deux ans, ajoute le nutritionniste. "Pour éviter toute dis­cri­mi­na­tion, et même avan­ta­ger ceux qui se trouvent en dehors de ces limites, une simple pro­gres­sion constante vers le poids d'équilibre (100 grammes par tri­mestre)" suf­fi­rait à faire gagner des points... "C'était un pro­jet d'un immense inté­rêt", assure Pierre Dukan en affir­mant ne pas l'avoir aban­donné. "Il a buté sur la faible réac­ti­vité de l'administration et sur­tout sur le pré­texte de la dis­cri­mi­na­tion pointé par un club d'obèses bien connu", écrit-il. 
("Lettre ouverte au futur pré­sident de la République", Pierre Dukan, Edition du Cherche Midi, 223 pages, 4 euros, sor­tie le 5 janvier)
Petite illustration du blog d'Olivia :


Autre réaction, plus virulente :

Calcul de l’IMC pour le bac: pourquoi Dukan raconte des bêtises (Slate.fr)


Non content d’être le premier auteur français en 2010, avec près de 2 millions de livres vendus autour de son régime et recettes pour suivre son régime, voilà que Pierre Dukan se mêle de politique.
Le nutritionniste-star publie jeudi 5 janvier sa Lettre ouverte au futur président de la République, un ouvrage qui viendra peut-être rejoindre ses autres livres au palmarès des plus vendus en France (à 4€, ça aide).
Dans une interview au Parisien, Dukan donne les idées phares de son livre, écrit pour «donner un peu de solennité à un sujet que l’on a tendance à prendre à la légère»: le surpoids. Intention louable alors que 32% des Français étaient en surpoids en 2009 d’après l’enquête nationale Obépi.
Que propose donc Pierre Dukan pour lutter contre cette situation? Que l’État s’empare du marché du bien manger, puisque les industriels ne voient pas qu’il y a «de l’argent à gagner en produisant des aliments moins gras, moins sucré, etc» (le nutritionniste –qui vend sa propre gamme de produits alimentaires pour réussir ses propres régimes– raconte avoir entre autres suggéré à McDo l’idée d’un «McDu» aux galettes de son d’avoine, sans succès…).
Mais la proposition phare de Dukan reste une réforme du programme au bac un peu spéciale (qui dépasse même les exercices dukaniens au bac qu’avait mis au point notre contributeur Jean-Marc Proust dans son analyse du succès littéraire du nutritionniste):
«Mettre en place une option “poids d’équilibre” au baccalauréat rapportant des points d’option pour ceux qui arrivent à garder un indice de masse corporel compris entre 18 et 25 entre la seconde et la terminale serait un bon moyen de sensibiliser les ados à l’équilibre alimentaire.»
Le nutritionniste affirme qu’une telle option ne fera pas naître un rapport malsain à la nourriture chez les ados (répondant qu’il n’y a «rien de malsain à éduquer les jeunes à la nutrition» et que ça «motivera» ceux qui ont besoin de maigrir). Là encore, l’intention est louable, mais la réponse est un peu rapide: demander aux ados d’avoir un IMC entre 18 et 25 ne revient pas à leur demander de bien manger pour avoir des points en plus.
Même si l’IMC, votre poids en kilos divisé par le carré de votre taille en mètre, est mesuré lors des trois classes du lycée, et pas seulement au moment du bac, rien ne les empêchera de faire des régimes dangereux ou d’arrêter de manger pour réussir à gagner ces points.
Sans oublier les nombreux problèmes de l’IMC comme mesure qui permettrait de savoir si un adolescent est en bonne santé (et s’il a le droit à des points bonus):

  1. Les seuils de l’IMC sont normalement à prendre en compte pour des gens entre 18 et 65 ans. Les adolescents ont pour la plupart entre 15 ans et 18 ans au lycée.
  2. Comme l’expliquait sur Slate Jeremy Singer-Vine en 2009, cet indice est surtout une mesure grossière et réductrice de la corpulence: par exemple, il ne fait pas de différence entre masse graisseuse et masse musculaire. Un athlète, ou un adolescent simplement très sportif, pourrait ainsi très bien être classé de façon erronée parmi les gens en surpoids (avec un IMC au-dessus de 25).
  3. La formule mathématique mise au point par Adolphe Quetelet n’avait comme but que de chercher à définir la relation entre le poids et la taille d’une population d’adultes, un indice parmi d’autres pour définir «l’homme moyen», et ne concernait absolument pas l’obésité.
  4. L’IMC s’est étendu de l’épidémiologie à la médecine, où il est devenu un moyen aussi rapide qu’incomplet d’évaluer la masse graisseuse des patients, subissant au passage une sur-simplification néfaste: un même seuil à ne pas dépasser pour les hommes et les femmes, seuil lui-même simplifié pour devenir un chiffre rond (25 pour le surpoids, 30 pour l’obésité) «facile à retenir pour les médecins comme pour leurs patients».
  5. L’IMC s’est en plus ensuite étendu de la médecine aux pratiques individuelles (tout le monde peut calculer son IMC très facilement), non surveillées par un médecin capable d’ajuster son diagnostic en fonction de ses autres examens. Laissant la place aux erreurs d’interprétation dans un sens (une personne en bonne santé se met à faire des régimes) comme dans l’autre (quelqu’un en surpoids se croit en parfaite santé). Encourager la mesure de l’IMC au lycée pour gagner des points, c’est pousser cette «démédicalisation» un pas plus loin.
  6. En plus d’utiliser les mêmes seuils pour les hommes et les femmes, l’IMC ne prend pas en compte l’âge de la personne (alors que chez les adultes l’IMC augmente jusqu’à 50 ans), et ne reflète pas l’histoire du poids, alors que «d’un point de vue médical, une perte ou un gain massif de poids entraînent un surcroit de risque pour la santé, et ce quel que soit l’IMC», comme l’expliquait Thibaut de Saint Pol dans sa très complète étude «Comment mesurer la corpulence et le “poids” idéal? Histoire, intérêtes et limites de l’indice de masse corporelle» [PDF]. Un adolescent pourrait avoir un IMC parfait à chaque examen effectué pour son «contrôle continu» de son option «poids d’équilibre» au bac grâce à une suite de régimes yo-yo qui ne lui auront pas appris grand-chose sur la nutrition, voire lui auront donné de mauvaises habitudes.
Cécile Dehesdin

2 commentaires:

Thierry a dit…

C'est un bon billet, clair et argumenté !
Et si, pour rigoler, on généralisait ce genre d'ineptie (à lire sur mon blog : http://thierrydoukhan.blogspot.com/) ?

A-C a dit…

Je pense que ça serait déjà un grand progrès si les élèves savaient utiliser les unités de taille, de poids, mettre au carré et diviser ;-)

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